Francfort écrit ses histoires.BETA

Un Français qui a choisi de s'installer à Francfort et dont la femme est polonaise dit à propos de Francfort : « Notre ville ne serait pas elle-même si nous étions moins diversifiés. »

Peut-t'on découvrir son véritable Heimat? Concept dur à traduire dans ma langue natale... Je suis parti de Paris pour arriver à Francfort en 2001. Je recherchais un style de vie qui me corresponde vraiment, loin de l'entre-soi parisien, des appartements trop petits et hors de prix, et du métro 2h par jour. Même si je suis fier de mes racines francaises, je ne me sentais aussi pas souvent sur la même longueur d'ondes que mes compatriotes sur de nombreux sujets et voyais mon avenir comme une sorte de destin grisâtre qu'il fallait éviter... Mais m'étais fait de nombreux amis allemands qui faisaient un échange à l'université et avais gardé un fort intérêt pour la langue allemande. Quand mon 1er employeur a cherché des volontaires pour le bureau de Francfort, j'ai tout de suite signé! Francfort m'a immédiatement plu: mes amis avaient une WG dans une maison avec jardin, des voitures (des vieilles VW polos!) et allaient partout en vélo, aussi, leurs amis venaient de pays totalement nouveaux pour moi: Russie, Bulgarie, Iran, Turquie... tout un tas d'enracinés mais libérés de vivre comme ils l'entendent: le matin, à l'allemande en cours, l'après-midi travailler en anglais dans une entreprise, le soir, passer une soirée autour d'un kebab entre russes, ukrainiens, estoniens, allemands qui avaient appris le russe... La mer, la campagne de ma province et les hypermarchés francais avec leur choix de produits inimaginables en Allemagne m'ont beaucoup manqués, c'était aussi un déchirement. Apprendre la langue allemande à haut niveau a été aussi un long processus et une source de sentiment de victoire. Il y a eu beaucoup de difficultés, surtout culturelles, mais en 25 ans, j'en ai retenu plutôt beaucoup de bienveillance de la part des allemands. Maintenant, je suis mari d'une polonaise arrivée ici il y a 34 ans, nous avons deux grands fils qui se définissent d'abord allemands, et j'ai la double nationalité. Je suis trés fier d'être un membre de cette communauté allemande, marquée par une culture si riche, le "Teilhabe", la culture de la discussion, un fédéralisme qui protège les racines tout en ouvrant sur le monde. Francfort est une ville de Hesse, dans le monde et bien sûr, une ville allemande. J'adore pouvoir m'y sentir chez moi, au même titre que tant d'autres immigrés d'origines très différentes. Notre ville ne serait pas elle-même si nous étions moins divers. Car Francfort a toujours été une Messestadt, vivant de l'ouverture au monde. Je n'oublie pas non plus son passé sombre: une visite au musée juif et une recherche permettent de voir à quelle point notre ville est restée mutilée par la période nazie. Devenir citoyen allemand, c'est aussi endosser ce poids mémoriel et la mission capitale pour notre pays jusqu'à la fin des temps: "plus jamais ca". J'admire les traditions des habitants "francfortois d'origine": leur identité même de ville monde avec ses traditions propres (Äppler, Handkäs, Berger Str. et SGE, pour énormément simplifier) fait qu'ils ne se sentent pas dépossédés par l'arrivée d'immigrés, bien au contraire. Où, dans le monde, peut-on vivre dans un tel contexte? Pour moi, Francfort est une sorte de New York du 21e siècle, le creuset d'une nouvelle manière de vivre. Je m'y sens vraiment à ma place. En fait, je me sens profondément allemand, parce que francfortois. Je ne suis pas sûr que j'aurais ppu me sentir ainsi à Hambourg ou Berlin, et très probablement pas à Munich... À la fin, avec ma famille nous vivons dans un énorme pays allant de Brest à Bialystok, avec Francfort au centre de notre petit monde.

Nicolas Michaud